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La pérennisation des héros techniques

2 octobre 2016 . category: management .
#management #heros

Introduction

Remonter les temps ancestraux des internets est l’occasion de reprendre certaines bonnes pratiques qui ont précédé les lolcats et autres vidéastes de piètre qualité sur Youtube et consorts. En l’occurrence, en me lançant dans un blog, je savais que j’allais avoir de la matière pour polluer un peu plus des serveurs déjà blindés des données personnelles de tous ceux qui refusent de les donner aux services publics chargés de les protéger. Je vais donc faire ce que je m’étais dit que j’allais faire quand mon ami Éric m’avait présenté son blog: répondre à son billet sur le héros technique. Je vous incite vivement à aller le lire avant de continuer, même si, bien évidemment je n’ai aucun moyen de coercition si ce n’est le chantage sentimental, technique d’ingénierie sociale largement répandue et toujours aussi efficace. Donc allez-y sinon je serai malheureux et je risquerais de faire un « Draw My Life » mielleux insistant sur mon désarroi pour m’attirer votre compassion.

Avertissement

Achtung

Ce que je vais dire n’engage que moi, et je noircirai volontairement le tableau. Les phénomènes que je décris existent, sont réels, et il existe forcément des contre-exemples, mais, ceux-ci étant marginaux, je considère qu’il vaut mieux prendre le problème à bras-le-corps. Ce que je décris concerne uniquement la France, dans les sphères privée et publique.

Ma définition

Dico Pour vous donner ma définition (pour une fois je ne vais pas cacher que la mienne est plus courte que celle d’Éric) : le héros technique est dans une organisation un personnage considéré comme salvateur, qui détient aux yeux de ses employeurs la connaissance technique suffisante pour se trouver sur le chemin critique de la majorité sinon la totalité des projets technologiques d’une entité (entreprise ou service de l’État).

J’insiste bien sur les termes employés :

  • le personnage est considéré comme salvateur. Il peut très bien utiliser de subterfuges pour sembler l’être, alors que ses prestations consistent parfois à « cacher la misère » ;
  • c’est bien ses employeurs qui pensent qu’il est coté d’un savoir-faire technique ;
  • le héros fait bien en sorte d’être «irremplaçable».

Anecdote

Je vais commencer ce billet par une anecdote, parce que de toutes manières il y a de fortes chances que vous soyez sur le trône, smartphone en main, en train de faire défiler l’écran pour passer le temps (vous avez fini tous les sudokus dans la petite panière située à votre droite), et, quitte à user de diarrhée verbale, autant que nous soyons deux à nous libérer.

Une amie m’a un jour demandé de relire une proposition d’offre d’emploi pour recruter un informaticien (j’utilise volontaire ce terme généraliste), avec des compétences incohérentes. Le gars devait savoir tout faire (une sorte de héros technique, en fait…) ; je vous passe les détails, mais il fallait qu’il sache développer ex-nihilo, faire de la maintenance sur des technologies non précisées, savoir réparer la photocopieuse mais également être un excellent admin-sys. J’ai conseillé à mon amie d’une part de définir pourquoi elle avait besoin d’un « informaticien », pour orienter sa proposition. Il s’est avéré que son chef n’avait aucun plan. Il voulait juste recruter un « techos ».

Ensuite, je lui ai demandé de faire relire la proposition à des personnels de qualité du service informatique, et, à ma surprise, elle m’a dit qu’elle l’avait fait. Deux solutions : son service informatique est vraiment mauvais (c’est le cas dans la plupart des boîtes d’après mon expérience) ou (/et) il est composé de héros techniques ne désirant pas voir débarquer dans les bureaux quelqu’un de compétent qui découvrira le pot-aux-roses et lèvera le voile sur des mois voire des années d’escroquerie en bande organisée.

Anecdote #2

Cette anecdote était sympa, non ? Très bien, en voilà une seconde (je n’ai pas écrit « deuxième », vous devez vous sentir soulagé). À l’occasion d’un mastère spécialisé, j’ai eu la chance de fréquenter la même année deux grandes écoles, l’une commerciale, l’autre informatique. J’ai une foultitude d’exemples, mais pour résumer j’ai été frappé par certaines différences :

  • les élèves «techniques» s’habillent moins bien que les élèves «commerciaux». Les «techniques», majoritairement masculins, ne prêtent pas forcément attention à leur apparence, alors que leurs homologues commerciaux, dont la répartition des sexes est équitable, sont tirés à quatre épingles ;
  • les élèves «techniques» ont davantage tendance à s’entraider alors que les «commerciaux» ont la culture de la gagne individuelle. Les travaux de groupes, imposés, sont davantage l’occasion de creuser l’écart avec les élèves des autres groupes plutôt que de réellement travailler ensemble ;
  • les élèves «techniques» ont souvent des passions communes qu’ils aiment partager, alors que les élèves « commerciaux » ont des centres d’intérêts sur lesquels les autres ne doivent pas empiéter (je ne parle pas des orgies, là j’ai vu du partage!).

Bien évidemment, on peut se demander en quoi ces différences ont un intérêt dans l’histoire du héros technique, et pourtant il y en a un :

  • l’aspect physique est essentiel pour obtenir un bon poste lors d’une première embauche. J’ai vu des élèves de l’école de commerce très mauvais arriver à leur fins en misant tout sur le paraître, alors que des élèves de l’école d’informatique qui pouvaient être très bons étaient discrédités par leur apparence. On ne prête qu’aux riches, et il faut se souvenir d’une des morales du Petit Prince de Saint-Exupéry, celle de l’astronome turc;
  • les embaucheurs veulent miser sur des « gagnants », c’est-à-dire des personnes capable de conquérir de nouveaux marchés, peu sensibles à la facette affective des problèmes. L’aspect collaboratif est malheureusement souvent associé à la « base » : les ouvriers doivent travailler ensemble, alors que les commerciaux sont des loups solitaires censés chasser sur les territoires d’autres loups.

De ce fait, ceux qui ont voix au chapitre dans l’entreprise ne sont pas les techniciens, mais les cadres/commerciaux, et ce sont bien ces derniers qui ont un salaire plus élevé.

Pourquoi on ne peut tuer le héros technique ?

Avec ma première anecdote, on se rend compte qu’il y a un fossé entre les cadres et les techniciens. Pour caricaturer, les cadres ne comprennent pas ce que font les techniciens, qui sont à leurs yeux une sorte de boîte noire, et les techniciens ne sont pas tellement intéressés par le manque de concret du travail des commerciaux. Hé oui, ceux qui produisent sont les techniciens, les commerciaux ne font que vendre ce produit.

Les commerciaux ont un chiffre à réaliser, il ne s’agit pour eux que de trouver le ou les techniciens qui produiront ce qu’on leur demande. Il n’y a qu’eux qui peuvent vendre, et pour ça ils peuvent piocher dans un vivier inépuisable de techniciens prêts à se prostituer.

Avec la seconde anecdote, on se rend compte que tout se joue déjà dès la formation. De la différence de ces deux mondes se crée un fossé entre les futurs cadres et les exécutants, ces derniers étant techniciens. Par amalgame (« pas d’amalgame! » me diront certains), on assimile tous les techniciens à des exécutants, jusqu’à en oublier que les cadres ne font qu’exécuter la politique de la boîte…

En réalité, tant qu’il existera cette hiérarchie « cadre »/« technicien », les deux mondes ne pourront vivre en symbiose. Il faut vraiment bien considérer ces deux mondes comme complémentaires : les cadres n’ont rien à encadrer et les commerciaux rien à vendre si les techniciens ne produisent rien, et les techniciens n’ont rien à produire s’il n’y a pas de commandes et que celles-ci ne sont pas managées.

Y a-t-il forcément dichotomie entre responsabilité et technicité ?

Non, on peut tout à fait réussir en étant à la base technicien (cf. Facebook, Google, Apple), mais on se transforme en commercial au-delà d’un certain seuil. Techniquement, pour ces boîtes là, tout roule, mais leur concept initial est galvaudé. L’argent appelant l’argent, la dissonance cognitive a transformé des codeurs en commerciaux : leur volonté initiale de développer un produit s’est mue en désir de maximiser les gains en vendant des informations (souvent personnelles) et/ou en utilisant ces dernières aux fins de publicité (vous avez bien lu les conditions d’usage de Facebook, Google et Apple avant de cliquer sur « j’accepte », n’est-ce pas ? :) ). Donc bien évidemment l’émergence de héros techniques est contenue dans ces boîtes, dans la mesure où ceux qui sont à la manœuvre comprennent bien le danger de la chose. Je ne m’étendrai pas sur le sujet (je rédigerai probablement un autre billet de blog à ce sujet), mais bien que les héros techniques soient limités pour ces sociétés, ces dernières génèrent d’autres dangers, que le film Antitrust suggère très bien.

n.u.r.v/

Pour les responsables non techniques, point de salut ?

Si, si, il ne faut pas s’en faire pour eux, le principe de Peter les protège tranquillement. Lorsqu’un technicien arrive déjà dans une boîte encadrée par des non techniciens, je n’ai jamais vu de technicien monter suffisamment d’échelons pour briguer leurs postes. Du moins, cela ne doit pas se produire suffisamment souvent pour que le phénomène soit notable.

Le pire, d’ailleurs, c’est que les non techniques ont tellement peu de considération pour la technicité que des néophytes iront de leurs préconisations (« il suffit de rajouter un menu déroulant », « il n’y a qu’à mettre une case à cocher », etc.), sans aucune notion ni technique, ni d’expérience utilisateur, mais avec de vagues notions d’ergonomie des temps ancestraux du HTML 1.0.

Autant pour le monde de l’entreprise, ce n’est pas tellement grave. Le produit sera simplement mauvais. Mais lorsque l’on rentre dans d’autres sphères, c’est plus grave :

  • la justice, qui peut rendre des jugements ubuesques dus à une méconnaissance flagrante ;
  • les parlements, qui peuvent prendre des décisions allant à l’encontre du bon sens (Tris Acatrinei a déjà pas mal écrit sur le sujet dans les colonnes de GNU/Linux Magazine) ;
  • les gouvernements qui externalisent la production de certains outils à des sociétés dénigrant l’aspect technique de leur cahier des charges se retrouvent avec de mauvais outils, et par conséquent la qualité du service public s’en ressent.

Le technicien n’est pas qu’un outil : l’informaticien est souvent à son chef ce qu’un marteau est à l’artisan, mais c’est à en oublier que l’informaticien est un artisan lui-même, doté de capacité de réflexion de laquelle il est souvent castré.

Identifying wood

Comment est apparu ce héros technique ?

Bah oui, c’est quand même étrange. L’homme n’a fait qu’évoluer en perfectionnant sa connaissance technique au fil du temps. À quel moment précis est apparu le premier homme qui a divergé ?

Ça s’est en réalité fait progressivement. Il y a des années de ça, l’homme inventait pour lui-même : il voulait se chauffer, mieux chasser, souffrir de moins de maladies, etc. Puis, petit à petit, d’autres personnes ont réalisé que certaines compétences pouvaient être monétisées. Dès lors, l’homme n’était plus mu par le désir de progresser, mais de vendre, en particulier le travail d’autres hommes, travail qu’ils n’étaient pas forcément capable de réaliser. Il y aurait des pages et des pages à écrire sur ce sujet, mais on peut simplifier ainsi : le monde de l’entreprise est celui de la maximisation du ROI dans des délais records. Il existe bien sûr des entreprises éthiques et philanthropes, mais elles restent à la marge du « game » financier, comme disent les rappeurs.

Regardez par exemple ce qu’il s’est produit dans les jeux vidéo : est-ce que vous vous souvenez de bugs dans Sonic 1 ? Est-ce que vous avez eu besoin de mettre à jour régulièrement Super Mario World pour continuer à avoir du plaisir à en jouer ? Non, parce que ces jeux étaient conçu dès le départ pour plaire le plus longtemps. On n’est plus dans ce paradigme : il est désormais l’heure de plaire rapidement, pour vendre le plus possible avant que les opportunités ne disparaissent. On s’assure que les anomalies ayant pour conséquence de diminuer les ventes soient résolues rapidement, puis dès que la fenêtre de tir est fermée, on s’attelle à la version +1 du produit (et on a des licences AAA qui se ressemblent de plus en plus, mais j’y reviendrai dans un autre article).

Les rares entreprises qui échappent à ce processus sont les petites SS2I qui ne sont pas employées par les grands groupes.

L’État n’est pas épargné non plus, et c’est tout aussi grave selon moi. Il fait souvent appel à de grosses SS2I, car l’analyse « make or buy » se résume souvent à la réflexion « si je ne veux pas assumer le risque d’un échec, autant externaliser ou acheter sur étagère » (regardez Louvois). Les DSI étatiques obéissent elles aussi à un carnet de commandes, lui étant politique, ce dernier s’accélérant de plus en plus. Attention, je ne critique pas tel ou tel choix politique, mais la manière dont les réponses aux commandes sont réalisées : il y a clairement incompatibilité entre la réaction à chaud du monde politique et les projets à mener sur le long terme pour le bien des citoyens.

Le héros technique a émergé de ce paradoxe : il est celui qu’on appelle pour éteindre l’incendie du moment.

C’est bien de critiquer, mais comment on s’en sort ?

Je l’avais déjà abordé au-dessus : il faut revoir complètement le paradigme actuel « technicien »/« non technicien ». Les cadres qui expliquent à leurs employés techniciens que s’ils veulent prendre du grade ils doivent s’éloigner de leur technicité se plantent complètement. On m’a d’ailleurs ordonné, alors que je prenais les rênes d’un projet que je considère comme très important, de, je cite « ne pas toucher une ligne de code ». Cette aversion pour les « mains dans le cambouis » est contre-productive et montre que certains dirigeants n’ont clairement pas compris où se situent non pas les enjeux de demain, mais ceux d’aujourd’hui (voire d’hier…).

Lorsqu’on a affaire à une équipe technique, il ne faut pas concentrer les savoirs, mais les partager, et donner une importance égale au travail des développeurs et des cadres/commerciaux.

Il faut à tout prix faire marche arrière vis-à-vis de la mainmise commerciale sur certaines technicités. Je vous donne quelques exemples:

  • le «cloud»: il ne s’agit que de serveurs, serveurs qui existent depuis la nuit des temps informatiques. Parler de « cloud » sert uniquement à vendre un produit qui existe depuis longtemps avec un nouvel emballage. Bien sûr, le produit a évolué, mais le principe reste le même : des clients discutent avec des serveurs ;
  • le «big data»: partant du principe que celui qui maîtrise l’information maîtrise le reste, on a intoxiqué beaucoup d’esprits en leur faisant croire plusieurs choses:
    • «si vous stockez un maximum d’informations (sur tout ce que vous pouvez), vous serez plus puissants»: non, vous aurez énormément de bruit. Mieux vaut déterminer les informations vraiment pertinentes ;
    • «avec cette quantité d’information, il est possible de déterminer précisément les phénomènes qui vous intéressent (la palme revenant pour moi aux «precogs» de la police scientifique…)»: non, c’est faux. On peut dégager des tendances, bien sûr, mais le big data n’est pas une boule de cristal ;
    • «vous avez de la donnée? C’est du big data!»: ça, je le vois souvent. Plein de SS2I (grosses ou pas), ont vu que beaucoup de dirigeants connaissaient le terme « big data », donc il y a du pognon à se faire dessus. J’ai vu des sociétés vendre des prestations de big data pour des données qui pouvaient très bien être gérés par de petites bases MySQL ou d’autres technologies plus appropriées.
  • la «méthode agile»: entendons-nous bien, je suis fan de cette méthode, mais son principe a été dévoyé pour vendre des prestations. Et vas-y que je te refourgue du Scrum, du Xtreme, du Kanban, etc. Je vais écrire un article sur la méthode agile, mais j’ai vu certains exemples d’enfumage en règle de sociétés qui se faisaient un plaisir de se faire pas mal d’argent en usurpant un manifeste qui permet simplement à des équipes de s’auto-manager.

Ce qu’il faut retenir de cette partie, c’est que non content de vendre des produits dans des conditions discutables, certaines sociétés se permettent en plus d’usurper la vente de certaines technicités.

Le mot de la fin

J’ai voulu faire pas mal de digressions qui feront l’objet d’autres articles, mais je pense m’être exprimé de manière suffisamment claire, avec deux trois vannes bien senties qui auront réveillé le lecteur. Cet article, comme les autres, est amené à évoluer suivant vos remarques.


Me

DJ Caësar 9114 est un DJ, qui code également. Il est trop feignant pour faire deux sites différents, alors il n'en a fait qu'un, qui unit ces deux passions.